1013 shaares
1013 results
Plutôt que de voir la baisse des effectifs scolaires d’ici à 2035 comme une occasion de faire des économies, il faut en profiter pour améliorer la qualité et l’équité de l’éducation, suggère l’économiste Pauline Charousset, dans une tribune au « Monde ».
Depuis plusieurs années, les images satellites des conflits inondent les médias et les réseaux sociaux. De plus en plus accessibles au grand public et aux ONG, elles offrent une manière renouvelée d’observer la guerre, remettant en cause l’exclusivité longtemps détenue par les armées en matière de renseignement.
En France métropolitaine et à La Réunion, la moitié de la population a un niveau de vie supérieur à 25 840 euros en 2023 et le taux de pauvreté s’élève à 16,2 % (voir encadré pour les écarts méthodologiques et de résultats entre les sources Filosofi et de l’enquête Revenus fiscaux et sociaux (ERFS)).
Dans quatre départements, le niveau de vie médian dépasse les 28 000 euros (figure 1a), à savoir les Hauts-de-Seine (33 790 euros), Paris (33 650 euros), la Haute-Savoie (32 180 euros) et les Yvelines (31 520 euros).
Dans quatre départements, le niveau de vie médian dépasse les 28 000 euros (figure 1a), à savoir les Hauts-de-Seine (33 790 euros), Paris (33 650 euros), la Haute-Savoie (32 180 euros) et les Yvelines (31 520 euros).
Auteur d’un essai publié au Seuil le 7 mai, « Israël. Une course vers l’abîme », l’historien israélien, spécialiste de la Shoah, revient, dans un entretien au « Monde », sur le déni des crimes commis dans la bande de Gaza, et réfléchit à des pistes de résolution politique pour l’avenir.
Max Rousseau, géographe et professeur d’études urbaines à l’université de Lyon, analyse ce phénomène qui fait de l’alimentation un marqueur social exacerbant les inégalités.
---
Le Télégramme (Bretagne)
samedi 9 mai 2026 567 mots, p. AURAY3
France
Max Rousseau Géographe et professeur d’études urbaines à l’université de Lyon
Propos recueillis par P. C.
Propos recueillis par P. C.
page auray3
La mairie de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) s’oppose à l’homogénéisation des commerces. Quelles sont les racines de ce phénomène ?
Les grands magasins apparaissent à la fin du XIX e siècle, à la fin du Second Empire, dans un contexte de restructuration très forte du tissu urbain. Haussmann détruit les quartiers ouvriers. C’est la première forme de gentrification politique en Europe. On est alors dans un contexte révolutionnaire, marqué par des émeutes récurrentes et une volonté de contrôle de l’espace public. Ces premiers commerces d’envergure sont desservis par les grands boulevards. La ville moderne naît à ce moment-là. Après la guerre 39-45, la forte hausse de la production débouche sur la grande distribution. Puis vient l’ouverture des marchés et la globalisation, qui conduisent à la création de multinationales. Cela produit un nivellement par le bas des prix. À partir des années 1980, avec la compression des salaires, les coûts baissent dans de nombreux secteurs. On le voit aujourd’hui avec Shein ou Temu, mais cela a commencé bien avant. L’homogénéisation vient surtout des multinationales et de la globalisation : Burger King, McDonald’s, etc.
Pensez-vous donc que le maire de Saint-Ouen se trompe de cible en voulant déclarer la guerre à l’enseigne Master Poulet ?
Oui car il déplace le problème. C’est assez surprenant, d’autant que l’entrepreneur vient de la banlieue parisienne. Au contraire, il devrait être content qu’il y ait une offre locale. Les produits de Master Poulet sont globalement moins mauvais car moins transformés. Leur poulet n’en reste pas moins de mauvaise qualité, souvent importé de Pologne. Or, la consommation de poulet explose avec l’urbanisation, partout dans le monde, parce que c’est l’une des protéines les moins chères du marché. La gentrification crée un nouveau conflit autour de l’alimentation, devenue un facteur de distinction sociale. La vraie question est celle des inégalités de santé. On est contents d’avoir, à Saint-Ouen, les travailleurs précaires qui font tourner Paris mais il faut aussi les nourrir de manière accessible et qualitative.
Peut-on bien manger dans des centres urbains en étant issus des classes les moins favorisées ?
Ce ne sera pas forcément avec une qualité moindre car certaines innovations technologiques permettent aussi de réduire les coûts. Mais, en général, cela suppose une intensification du travail ailleurs. Si les gens peuvent manger pour pas cher à Saint-Ouen, c’est aussi parce qu’il y a des travailleurs exploités en Pologne, qu’on ne voit pas. Cela montre aussi notre habitude de l’abondance, qui est au cœur de la promesse de la modernité. Mais à quel prix ? Au fond, c’est une question de lutte des classes, un moteur du jeu politique depuis toujours. Ce qui est intéressant ici, c’est le clivage au sein même de la gauche. À Saint-Ouen, on a, d’un côté, une classe moyenne diplômée, et, de l’autre, des classes populaires, avec, en plus, une dimension ethnique qui se superpose. D’un côté, une stratégie multiculturelle portée par LFI. De l’autre, Bouamrane qui semble davantage se rapprocher du Printemps républicain.
Illustration(s) :
« La gentrification crée un nouveau conflit autour de l’alimentation, devenue un facteur de distinction sociale », souligne Max Rousseau, géographe et professeur d’études urbaines à l’université de Lyon.
. Photo Max Rousseau
---
Le Télégramme (Bretagne)
samedi 9 mai 2026 567 mots, p. AURAY3
France
Max Rousseau Géographe et professeur d’études urbaines à l’université de Lyon
Propos recueillis par P. C.
Propos recueillis par P. C.
page auray3
La mairie de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) s’oppose à l’homogénéisation des commerces. Quelles sont les racines de ce phénomène ?
Les grands magasins apparaissent à la fin du XIX e siècle, à la fin du Second Empire, dans un contexte de restructuration très forte du tissu urbain. Haussmann détruit les quartiers ouvriers. C’est la première forme de gentrification politique en Europe. On est alors dans un contexte révolutionnaire, marqué par des émeutes récurrentes et une volonté de contrôle de l’espace public. Ces premiers commerces d’envergure sont desservis par les grands boulevards. La ville moderne naît à ce moment-là. Après la guerre 39-45, la forte hausse de la production débouche sur la grande distribution. Puis vient l’ouverture des marchés et la globalisation, qui conduisent à la création de multinationales. Cela produit un nivellement par le bas des prix. À partir des années 1980, avec la compression des salaires, les coûts baissent dans de nombreux secteurs. On le voit aujourd’hui avec Shein ou Temu, mais cela a commencé bien avant. L’homogénéisation vient surtout des multinationales et de la globalisation : Burger King, McDonald’s, etc.
Pensez-vous donc que le maire de Saint-Ouen se trompe de cible en voulant déclarer la guerre à l’enseigne Master Poulet ?
Oui car il déplace le problème. C’est assez surprenant, d’autant que l’entrepreneur vient de la banlieue parisienne. Au contraire, il devrait être content qu’il y ait une offre locale. Les produits de Master Poulet sont globalement moins mauvais car moins transformés. Leur poulet n’en reste pas moins de mauvaise qualité, souvent importé de Pologne. Or, la consommation de poulet explose avec l’urbanisation, partout dans le monde, parce que c’est l’une des protéines les moins chères du marché. La gentrification crée un nouveau conflit autour de l’alimentation, devenue un facteur de distinction sociale. La vraie question est celle des inégalités de santé. On est contents d’avoir, à Saint-Ouen, les travailleurs précaires qui font tourner Paris mais il faut aussi les nourrir de manière accessible et qualitative.
Peut-on bien manger dans des centres urbains en étant issus des classes les moins favorisées ?
Ce ne sera pas forcément avec une qualité moindre car certaines innovations technologiques permettent aussi de réduire les coûts. Mais, en général, cela suppose une intensification du travail ailleurs. Si les gens peuvent manger pour pas cher à Saint-Ouen, c’est aussi parce qu’il y a des travailleurs exploités en Pologne, qu’on ne voit pas. Cela montre aussi notre habitude de l’abondance, qui est au cœur de la promesse de la modernité. Mais à quel prix ? Au fond, c’est une question de lutte des classes, un moteur du jeu politique depuis toujours. Ce qui est intéressant ici, c’est le clivage au sein même de la gauche. À Saint-Ouen, on a, d’un côté, une classe moyenne diplômée, et, de l’autre, des classes populaires, avec, en plus, une dimension ethnique qui se superpose. D’un côté, une stratégie multiculturelle portée par LFI. De l’autre, Bouamrane qui semble davantage se rapprocher du Printemps républicain.
Illustration(s) :
« La gentrification crée un nouveau conflit autour de l’alimentation, devenue un facteur de distinction sociale », souligne Max Rousseau, géographe et professeur d’études urbaines à l’université de Lyon.
. Photo Max Rousseau
Récit Bienvenue à l’Alpha School à San Francisco, une école privée hors de prix et affichant des ambitions élitistes, où les enseignements sont délivrés par une intelligence artificielle qui promet un apprentissage accéléré.
---
Le Nouvel Obs (site web)
Edition principale
vendredi 8 mai 2026 1877 mots
A l'Alpha School, l'intelligence artificielle a remplacé les enseignants
Rémy Bayol
A l'Alpha School, l'intelligence artificielle a remplacé les enseignants
Bienvenue à l'Alpha School à San Francisco, une école privée hors de prix et affichant des ambitions élitistes, où les enseignements sont délivrés par une intelligence artificielle qui promet un apprentissage accéléré.
Ne cherchez pas de professeurs à l'Alpha School, à San Francisco : l'intelligence artificielle (IA) les a remplacés. Le matin, quand les 18 élèves de l'établissement débarquent, aucun ne s'assoit derrière un bureau. Les gamins, d'âges et de niveaux différents, attrapent tous leur ordinateur portable, choisissent un canapé où s'affaler, et potassent leurs cours. Sur leur écran s'affichent les leçons du jour, l'état de leur progression et les exercices à finir pour acquérir des « points d'expérience », façon jeu vidéo. « Vos enfants vont apprendre en deux heures ce qu'ils apprennent actuellement en une journée ! » La directrice de l'école, Tasha Arnold, dégaine les promesses chocs comme un agent commercial. Ouvert à l'automne dernier, cet établissement moderne sans être clinquant est le quatorzième lancé aux Etats-Unis (ils compteraient un petit millier d'élèves au total), et 10 autres sont annoncés. A deux pas de la baie, il attire déjà des parents fortunés de la Silicon Valley en quête d'excellence pour leurs chérubins. Il faut dire qu'à 75 000 dollars l'année (64 000 euros environ), de la maternelle à la 4e, Alpha School est de loin l'école la plus chère de la ville. D'où la multiplication des arguments marketing promettant un enseignement sur mesure pour optimiser les temps d'apprentissage. Fini le modèle du prof face à sa classe, généralisé en Occident au XIXe siècle ; ici, l'accompagnement est individualisé et assuré par la machine. La directrice poursuit : « Nos données montrent que les enfants qui récoltent la note A dans l'enseignement classique ont, dans chaque matière, entre un an d'avance et deux ans de retard. S'ils ont principalement des B, ils peuvent avoir entre trois et sept ans de retard par rapport à leur niveau. » Si ces statistiques hasardeuses vous laissent sceptique, Tasha Arnold reprend avec cette sentence imparable : « Ne vous inquiétez pas, notre système permet de combler cette différence ! » Concrètement, si les logiciels détectent qu'un élève de 4e a des lacunes dans une notion censée être acquise, ils lui proposeront une semaine de leçons personnalisées pour rattraper ce retard. L'entreprise communique quelques chiffres, tous plus époustouflants les uns que les autres : la plupart de leurs écoliers obtiendraient aux tests standards des résultats les situant dans le 1 % supérieur au niveau national. Pour rejoindre cette « élite », Alpha School promeut une révolution éducative. Ici, le professeur est une interface qui s'appelle TimeBack (littéralement « retrouver du temps »). En s'y connectant, les enfants observent leurs progrès grâce à des graphiques colorés : unités maîtrisées, temps passé, points d'expérience. La plupart des cours et exercices sont tirés d'une myriade d'applications éducatives connues sur le marché - dont Lalilo, une solution française d'apprentissage de la lecture employée par l'Education nationale et désormais propriété d'un grand groupe américain. Une enquête du média américain 404, s'appuyant sur des échanges internes, révèle d'ailleurs que l'école moissonne massivement le contenu de sites éducatifs comme la Khan Academy pour alimenter ses applications. « Avec notre modèle, tout peut être surveillé » Alpha School cherche en effet à développer ses propres outils. L'algorithme de TimeBack agrégerait ainsi des données complexes sur les enfants, comme leurs passions et leurs profils pédagogiques. Pis, cette IA opaque saurait analyser tout ce qui passe devant la webcam afin de rappeler à l'ordre les polissons pris à papoter avec un camarade, s'agiter sur leur chaise ou jeter un oeil à Instagram. « Avec notre modèle, tout peut être surveillé », vante Joe Liemandt, l'homme derrière l'algorithme et principal actionnaire d'Alpha School. Cet entrepreneur d'Austin - la Silicon Valley du Texas - est devenu multimilliardaire en vendant des solutions de vente ou de gestion du travail à distance à des entreprises (notamment un outil de surveillance des salariés). Dans un rare entretien accordé au média Colossus, il vante les « résultats fous » qu'obtient TimeBack grâce aux données collectées : « Les gamins apprennent deux, cinq, dix fois plus vite. Les gens pensent que c'est de la sorcellerie, c'est juste de la science. [...] C'est comme ça que l'on rend leur temps aux enfants. » Hélas, malgré les demandes répétées du « Nouvel Obs », l'entreprise ne partage aucune étude permettant de vérifier ces dires. Après leurs deux heures de cours quotidiennes, les élèves se consacrent à des ateliers en autonomie visant à développer des compétences telles que la prise de parole en public ou l'esprit d'entrepreneuriat. S'initier à la robotique, s'occuper de la location d'un appartement, monter une campagne pour protéger les tortues... les projets sont à la carte, plus ou moins ambitieux selon les âges. Les pièces spacieuses, meublées de poufs et de tapis moelleux, sont couvertes d'affiches indiquant le programme comme dans une colonie de vacances : via ferrata, session « costumes », atelier pour faire des pâtes... Pas de journées interminables ni de cours barbants, donc ? L'utopie vendue est alléchante. D'autant que, depuis l'onde de choc provoquée par ChatGPT il y a trois ans, les IA se sont imposées dans les classes américaines. D'abord grâce au décret du président Donald Trump, en avril 2025, en faveur de l'intégration de ces outils dans l'enseignement. Puis, fin mars 2026, avec le discours de Melania Trump aux côtés d'un robot humanoïde lors d'un sommet sur le futur de l'instruction : la première dame y a vanté « un tournant décisif grâce à l'IA ». Outre-Atlantique, Google, Microsoft et Amazon se sont lancés dans la course aux applications pédagogiques. Et Joe Liemandt veut sa place au soleil. Le marché mondial de l'IA dans l'éducation, aujourd'hui évalué à 6 milliards d'euros, pourrait peser entre 25 et 34 milliards d'euros d'ici à 2030. D'où l'empressement à faire grandir TimeBack et le réseau d'Alpha School qui lui sert de vitrine. Les écoles font office de laboratoire d'expérimentation pour des applications - « le Nouvel Obs » a décompté 26 marques déposées par l'entreprise depuis trois ans - mais aussi de support pour promouvoir des logiciels destinés aux parents qui enseignent à domicile (3,4 millions d'enfants concernés aux Etats-Unis). L'égérie de cette « école du futur » La promo, c'est le rôle de MacKenzie Price, cofondatrice d'Alpha School. En podcast et sur son compte Instagram, suivi par 1,4 million de personnes, cette « influenceuse » en éducation ironise volontiers sur ses haters (« contempteurs »), vante ses établissements et prophétise « la mort de l'école traditionnelle ». C'est elle qui a eu l'idée de remplacer les profs par des ordinateurs et des « guides » (humains, eux), dont le rôle consiste à motiver et encadrer les élèves. Revenons douze ans en arrière : cette conseillère en immobilier et mère de famille, déçue par l'inflexibilité de l'enseignement traditionnel, participe alors à l'ouverture d'une micro-école (privée) pour un apprentissage individualisé, au sein d'un collectif de familles bourgeoises gravitant dans le secteur des technologies à Austin. Seize marmots se rendent chaque jour dans le salon d'un entrepreneur du coin pour apprendre grâce à des logiciels éducatifs, à leur rythme. Deux ans plus tard, elle convainc son vieil ami et témoin de mariage Joe Liemandt de faire de même. En 2016, la première Alpha School ouvre à Austin. La businesswoman devient l'égérie de cette « école du futur » et façonne sa philosophie : deux heures par jour pour assimiler le programme, le reste pour explorer ses centres d'intérêt. L'inspiration vient des pédagogies actives du type Montessori ou Freinet, où l'autonomie de l'enfant et l'apprentissage par l'expérimentation sont centraux. Le groupe prend de l'envergure en devenant une filiale de Trilogy, la société de Liemandt, qui sort le carnet de chèques et devient le directeur de l'école originelle. Six autres établissements ouvrent les années suivantes - l'inscription coûte entre 10 000 et 75 000 dollars à l'année (8 500 à 64 000 euros). Aujourd'hui, Alpha School refuse de divulguer le nombre précis de ses élèves, mais vante volontiers les success storys des premières promotions qui viennent de passer l'équivalent du bac. En terminale à Austin, Rhett Jones a ainsi entrepris la construction d'un « bike park » (circuit VTT) : à tout juste 18 ans, il va diriger jusqu'à 10 personnes et lever des fonds auprès d'investisseurs. Il évoque « une école start-up un peu bizarre qui expérimentait beaucoup de choses », où il s'est parfois senti « comme un rat de laboratoire », mais dont l'approche pédagogique l'a transformé : « S'ils peuvent rendre l'éducation aussi fun que [le jeu vidéo] "Fortnite", ce sera incroyable ! » Des récompenses sonnantes et trébuchantes A Alpha School, tout est pensé pour motiver les élèves, selon les lois d'un libéralisme décomplexé. Réussir un exercice peut donner droit à des avantages - un fauteuil plus confortable, un déjeuner en tête à tête avec son guide, voire un voyage en Suisse. Ou même à des récompenses sonnantes et trébuchantes. « Si un élève obtient un résultat de 100 % à son test annuel, il gagne 100 dollars, détaille la directrice de l'école de San Francisco. Sinon, on lui propose de passer quelques semaines supplémentaires dessus pour le réussir parfaitement. » Tout se mérite, au fond. « Dans beaucoup d'endroits, on dirait que ce n'est pas juste, estime Joanna Hani, passée par l'école d'Austin entre 2018 et 2019. Mais affronter l'échec fait partie des compétences humaines. Dans la vie, si tu ne fais pas ce à quoi tu t'es engagé, tu prendras des claques ! » Cette incitation par la récompense est au coeur du projet. Le père d'un ado ayant fréquenté cet établissement texan du CM2 à la 4e témoigne d'une « éthique de travail et d'une motivation personnelle extrêmement élevées » construites à Alpha School. « En revanche, ajoute-t-il, il y a un vrai décalage entre leur discours sur l'IA et l'usage réel de ces outils. Ils en parlent car c'est un mot à la mode, mais dans la pratique, elle est surtout utilisée pour adapter le contenu des applications... » Les versions « grand public » des logiciels ne donnent en effet pas encore satisfaction. Quant à AlphaRead, la plateforme interne dédiée à la compréhension de textes, qui s'appuie sur les outils d'OpenAI, de Google et d'Anthropic, elle pourrait « halluciner » (donc raconter n'importe quoi) 10 % du temps, selon des employés cités par le média 404. « Le marketing autour de l'IA est exagéré », abonde Jessica Lopez, mère de deux filles, 8 et 10 ans, qu'elle avait inscrites à l'Alpha School de Brownsville, ville populaire du Texas, non loin du site de lancement des fusées SpaceX. L'école y a ouvert ses portes il y a quatre ans, et cassé ses frais d'inscription pour attirer les foyers modestes et tester son modèle. La majorité des parents qui avaient inscrit leurs enfants à l'ouverture les ont retirés depuis, dit la mère de famille. Et de raconter comment son aînée a décroché, sans pouvoir atteindre les objectifs du logiciel : « Les exercices étaient au-dessus de ses capacités et le logiciel ne s'adaptait pas à son niveau. Au point que ma fille a intégré l'idée que si elle décrochait, c'était de sa faute. » Face à son désarroi, l'équipe pédagogique n'a cessé de répondre qu'il fallait se fier au système, supposément infaillible. Les deux filles de Jessica Lopez sont désormais inscrites dans une école publique. « Je comprends mieux la valeur du travail des professeurs maintenant, dit-elle. C'est leur job de comprendre ce qui ne fonctionne pas. »
Quand les profs découvrent l'IA : « Ma collègue a commandé un QCM. Ses yeux se sont écarquillés quand les questions sont apparues »
Cet article est paru dans Le Nouvel Obs (site web)
---
Le Nouvel Obs (site web)
Edition principale
vendredi 8 mai 2026 1877 mots
A l'Alpha School, l'intelligence artificielle a remplacé les enseignants
Rémy Bayol
A l'Alpha School, l'intelligence artificielle a remplacé les enseignants
Bienvenue à l'Alpha School à San Francisco, une école privée hors de prix et affichant des ambitions élitistes, où les enseignements sont délivrés par une intelligence artificielle qui promet un apprentissage accéléré.
Ne cherchez pas de professeurs à l'Alpha School, à San Francisco : l'intelligence artificielle (IA) les a remplacés. Le matin, quand les 18 élèves de l'établissement débarquent, aucun ne s'assoit derrière un bureau. Les gamins, d'âges et de niveaux différents, attrapent tous leur ordinateur portable, choisissent un canapé où s'affaler, et potassent leurs cours. Sur leur écran s'affichent les leçons du jour, l'état de leur progression et les exercices à finir pour acquérir des « points d'expérience », façon jeu vidéo. « Vos enfants vont apprendre en deux heures ce qu'ils apprennent actuellement en une journée ! » La directrice de l'école, Tasha Arnold, dégaine les promesses chocs comme un agent commercial. Ouvert à l'automne dernier, cet établissement moderne sans être clinquant est le quatorzième lancé aux Etats-Unis (ils compteraient un petit millier d'élèves au total), et 10 autres sont annoncés. A deux pas de la baie, il attire déjà des parents fortunés de la Silicon Valley en quête d'excellence pour leurs chérubins. Il faut dire qu'à 75 000 dollars l'année (64 000 euros environ), de la maternelle à la 4e, Alpha School est de loin l'école la plus chère de la ville. D'où la multiplication des arguments marketing promettant un enseignement sur mesure pour optimiser les temps d'apprentissage. Fini le modèle du prof face à sa classe, généralisé en Occident au XIXe siècle ; ici, l'accompagnement est individualisé et assuré par la machine. La directrice poursuit : « Nos données montrent que les enfants qui récoltent la note A dans l'enseignement classique ont, dans chaque matière, entre un an d'avance et deux ans de retard. S'ils ont principalement des B, ils peuvent avoir entre trois et sept ans de retard par rapport à leur niveau. » Si ces statistiques hasardeuses vous laissent sceptique, Tasha Arnold reprend avec cette sentence imparable : « Ne vous inquiétez pas, notre système permet de combler cette différence ! » Concrètement, si les logiciels détectent qu'un élève de 4e a des lacunes dans une notion censée être acquise, ils lui proposeront une semaine de leçons personnalisées pour rattraper ce retard. L'entreprise communique quelques chiffres, tous plus époustouflants les uns que les autres : la plupart de leurs écoliers obtiendraient aux tests standards des résultats les situant dans le 1 % supérieur au niveau national. Pour rejoindre cette « élite », Alpha School promeut une révolution éducative. Ici, le professeur est une interface qui s'appelle TimeBack (littéralement « retrouver du temps »). En s'y connectant, les enfants observent leurs progrès grâce à des graphiques colorés : unités maîtrisées, temps passé, points d'expérience. La plupart des cours et exercices sont tirés d'une myriade d'applications éducatives connues sur le marché - dont Lalilo, une solution française d'apprentissage de la lecture employée par l'Education nationale et désormais propriété d'un grand groupe américain. Une enquête du média américain 404, s'appuyant sur des échanges internes, révèle d'ailleurs que l'école moissonne massivement le contenu de sites éducatifs comme la Khan Academy pour alimenter ses applications. « Avec notre modèle, tout peut être surveillé » Alpha School cherche en effet à développer ses propres outils. L'algorithme de TimeBack agrégerait ainsi des données complexes sur les enfants, comme leurs passions et leurs profils pédagogiques. Pis, cette IA opaque saurait analyser tout ce qui passe devant la webcam afin de rappeler à l'ordre les polissons pris à papoter avec un camarade, s'agiter sur leur chaise ou jeter un oeil à Instagram. « Avec notre modèle, tout peut être surveillé », vante Joe Liemandt, l'homme derrière l'algorithme et principal actionnaire d'Alpha School. Cet entrepreneur d'Austin - la Silicon Valley du Texas - est devenu multimilliardaire en vendant des solutions de vente ou de gestion du travail à distance à des entreprises (notamment un outil de surveillance des salariés). Dans un rare entretien accordé au média Colossus, il vante les « résultats fous » qu'obtient TimeBack grâce aux données collectées : « Les gamins apprennent deux, cinq, dix fois plus vite. Les gens pensent que c'est de la sorcellerie, c'est juste de la science. [...] C'est comme ça que l'on rend leur temps aux enfants. » Hélas, malgré les demandes répétées du « Nouvel Obs », l'entreprise ne partage aucune étude permettant de vérifier ces dires. Après leurs deux heures de cours quotidiennes, les élèves se consacrent à des ateliers en autonomie visant à développer des compétences telles que la prise de parole en public ou l'esprit d'entrepreneuriat. S'initier à la robotique, s'occuper de la location d'un appartement, monter une campagne pour protéger les tortues... les projets sont à la carte, plus ou moins ambitieux selon les âges. Les pièces spacieuses, meublées de poufs et de tapis moelleux, sont couvertes d'affiches indiquant le programme comme dans une colonie de vacances : via ferrata, session « costumes », atelier pour faire des pâtes... Pas de journées interminables ni de cours barbants, donc ? L'utopie vendue est alléchante. D'autant que, depuis l'onde de choc provoquée par ChatGPT il y a trois ans, les IA se sont imposées dans les classes américaines. D'abord grâce au décret du président Donald Trump, en avril 2025, en faveur de l'intégration de ces outils dans l'enseignement. Puis, fin mars 2026, avec le discours de Melania Trump aux côtés d'un robot humanoïde lors d'un sommet sur le futur de l'instruction : la première dame y a vanté « un tournant décisif grâce à l'IA ». Outre-Atlantique, Google, Microsoft et Amazon se sont lancés dans la course aux applications pédagogiques. Et Joe Liemandt veut sa place au soleil. Le marché mondial de l'IA dans l'éducation, aujourd'hui évalué à 6 milliards d'euros, pourrait peser entre 25 et 34 milliards d'euros d'ici à 2030. D'où l'empressement à faire grandir TimeBack et le réseau d'Alpha School qui lui sert de vitrine. Les écoles font office de laboratoire d'expérimentation pour des applications - « le Nouvel Obs » a décompté 26 marques déposées par l'entreprise depuis trois ans - mais aussi de support pour promouvoir des logiciels destinés aux parents qui enseignent à domicile (3,4 millions d'enfants concernés aux Etats-Unis). L'égérie de cette « école du futur » La promo, c'est le rôle de MacKenzie Price, cofondatrice d'Alpha School. En podcast et sur son compte Instagram, suivi par 1,4 million de personnes, cette « influenceuse » en éducation ironise volontiers sur ses haters (« contempteurs »), vante ses établissements et prophétise « la mort de l'école traditionnelle ». C'est elle qui a eu l'idée de remplacer les profs par des ordinateurs et des « guides » (humains, eux), dont le rôle consiste à motiver et encadrer les élèves. Revenons douze ans en arrière : cette conseillère en immobilier et mère de famille, déçue par l'inflexibilité de l'enseignement traditionnel, participe alors à l'ouverture d'une micro-école (privée) pour un apprentissage individualisé, au sein d'un collectif de familles bourgeoises gravitant dans le secteur des technologies à Austin. Seize marmots se rendent chaque jour dans le salon d'un entrepreneur du coin pour apprendre grâce à des logiciels éducatifs, à leur rythme. Deux ans plus tard, elle convainc son vieil ami et témoin de mariage Joe Liemandt de faire de même. En 2016, la première Alpha School ouvre à Austin. La businesswoman devient l'égérie de cette « école du futur » et façonne sa philosophie : deux heures par jour pour assimiler le programme, le reste pour explorer ses centres d'intérêt. L'inspiration vient des pédagogies actives du type Montessori ou Freinet, où l'autonomie de l'enfant et l'apprentissage par l'expérimentation sont centraux. Le groupe prend de l'envergure en devenant une filiale de Trilogy, la société de Liemandt, qui sort le carnet de chèques et devient le directeur de l'école originelle. Six autres établissements ouvrent les années suivantes - l'inscription coûte entre 10 000 et 75 000 dollars à l'année (8 500 à 64 000 euros). Aujourd'hui, Alpha School refuse de divulguer le nombre précis de ses élèves, mais vante volontiers les success storys des premières promotions qui viennent de passer l'équivalent du bac. En terminale à Austin, Rhett Jones a ainsi entrepris la construction d'un « bike park » (circuit VTT) : à tout juste 18 ans, il va diriger jusqu'à 10 personnes et lever des fonds auprès d'investisseurs. Il évoque « une école start-up un peu bizarre qui expérimentait beaucoup de choses », où il s'est parfois senti « comme un rat de laboratoire », mais dont l'approche pédagogique l'a transformé : « S'ils peuvent rendre l'éducation aussi fun que [le jeu vidéo] "Fortnite", ce sera incroyable ! » Des récompenses sonnantes et trébuchantes A Alpha School, tout est pensé pour motiver les élèves, selon les lois d'un libéralisme décomplexé. Réussir un exercice peut donner droit à des avantages - un fauteuil plus confortable, un déjeuner en tête à tête avec son guide, voire un voyage en Suisse. Ou même à des récompenses sonnantes et trébuchantes. « Si un élève obtient un résultat de 100 % à son test annuel, il gagne 100 dollars, détaille la directrice de l'école de San Francisco. Sinon, on lui propose de passer quelques semaines supplémentaires dessus pour le réussir parfaitement. » Tout se mérite, au fond. « Dans beaucoup d'endroits, on dirait que ce n'est pas juste, estime Joanna Hani, passée par l'école d'Austin entre 2018 et 2019. Mais affronter l'échec fait partie des compétences humaines. Dans la vie, si tu ne fais pas ce à quoi tu t'es engagé, tu prendras des claques ! » Cette incitation par la récompense est au coeur du projet. Le père d'un ado ayant fréquenté cet établissement texan du CM2 à la 4e témoigne d'une « éthique de travail et d'une motivation personnelle extrêmement élevées » construites à Alpha School. « En revanche, ajoute-t-il, il y a un vrai décalage entre leur discours sur l'IA et l'usage réel de ces outils. Ils en parlent car c'est un mot à la mode, mais dans la pratique, elle est surtout utilisée pour adapter le contenu des applications... » Les versions « grand public » des logiciels ne donnent en effet pas encore satisfaction. Quant à AlphaRead, la plateforme interne dédiée à la compréhension de textes, qui s'appuie sur les outils d'OpenAI, de Google et d'Anthropic, elle pourrait « halluciner » (donc raconter n'importe quoi) 10 % du temps, selon des employés cités par le média 404. « Le marketing autour de l'IA est exagéré », abonde Jessica Lopez, mère de deux filles, 8 et 10 ans, qu'elle avait inscrites à l'Alpha School de Brownsville, ville populaire du Texas, non loin du site de lancement des fusées SpaceX. L'école y a ouvert ses portes il y a quatre ans, et cassé ses frais d'inscription pour attirer les foyers modestes et tester son modèle. La majorité des parents qui avaient inscrit leurs enfants à l'ouverture les ont retirés depuis, dit la mère de famille. Et de raconter comment son aînée a décroché, sans pouvoir atteindre les objectifs du logiciel : « Les exercices étaient au-dessus de ses capacités et le logiciel ne s'adaptait pas à son niveau. Au point que ma fille a intégré l'idée que si elle décrochait, c'était de sa faute. » Face à son désarroi, l'équipe pédagogique n'a cessé de répondre qu'il fallait se fier au système, supposément infaillible. Les deux filles de Jessica Lopez sont désormais inscrites dans une école publique. « Je comprends mieux la valeur du travail des professeurs maintenant, dit-elle. C'est leur job de comprendre ce qui ne fonctionne pas. »
Quand les profs découvrent l'IA : « Ma collègue a commandé un QCM. Ses yeux se sont écarquillés quand les questions sont apparues »
Cet article est paru dans Le Nouvel Obs (site web)
Une étude menée par Palisade Research montre que plusieurs modèles d’IA ont réussi à exploiter des failles de sécurité pour se copier sur d’autres ordinateurs. Une prouesse technique encore limitée, mais qui ravive les inquiétudes autour d’IA capables d’échapper au contrôle humain.
L’IA Claude Opus d’Anthropic efface des données en voulant corriger un bug, sans validation humaine.
Comment comprendre le ralliement de la Silicon Valley à l'extrême droite ? Pourquoi l'État veut-il mettre la main sur le web ? Internet devient-il une dictature ? Entretien avec le sociologue Félix Tréguer, auteur de "Contre-histoire d'Internet. Du XVe siècle à nos jours".
La société occidentale est-elle judéo-chrétienne ? L'historienne Sophie Bessis explique à quel point cette notion est dénuée de fondements historiques et montre qu'elle sert surtout plusieurs fonctions idéologiques, aussi bien du point de vue de l'Occident que du nationalisme arabe et d'Israël. Que signifie cette appropriation par la culture occidentale de la judéité ? Contre quel ennemi ce concept est-il mobilisé ?
Après deux jours de grève la semaine dernière, les salariés des titres de presse du groupe Infopro Digital, qui ont appris le licenciement de 19 secrétaires de rédaction le 4 mai, ont occupé le hall de l’immeuble, ce lundi 11 mai, avec le soutien d’élus de gauche.
Dans une tribune collective au « Monde », les présidentes et présidents des sociétés d’auteur françaises défendent la proposition de loi adoptée à l’unanimité par le Sénat, le 8 avril, visant à inverser la charge de la preuve dans les litiges entre créateurs de contenus et fournisseurs d’intelligence artificielle.
Dans une tribune au « Monde », l’ingénieur Philippe Bihouix appelle à ne s’appuyer sur le numérique dans le contexte scolaire uniquement lorsqu’il présente des avantages pédagogiques indéniables et éprouvés.
Confier un document de travail à une IA pendant vingt échanges, c'est accepter qu'elle en perde un quart. Et c'est Microsoft, pas un concurrent, qui le démontre.
Des outils open source qui permettent aux petites communes de modéliser leurs flux de déplacements ; une cartographie collaborative des refuges climatiques pour s’adapter aux fortes chaleurs ; un algorithme d’analyse de la couverture médiatique de l’écologie… les communs, fondés sur une logique d’innovation ouverte, s’imposent peu à peu comme une manière d’organiser la coopération entre acteurs pour faire avancer la transition écologique. Interopérables, ouverts, réplicables et capables de fédérer des communautés diverses, ils dessinent une autre manière de produire et de partager des solutions.
La mortalité liée à la chaleur extrême augmente, ainsi que la menace des maladies vectorielles comme la dengue et le chikungunya, dans une région du monde particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique.
Dans le numéro 18 de Chut Magazine, Jean Cattan et Hubert Guillaud nous invitaient à rouvrir les imaginaires de l’Intelligence artificielle et à interroger les mythologies dans lesquelles l’IA nous enferme. Pour nous libérer, il faut donc identifier ce que les discours autour de l’IA produisent, comment ils cadrent le récit de l’IA et enferment nos possibilités d’action, nous explique cette fois-ci Hubert Guillaud.
#Intelligence artificielle #Tech
#Intelligence artificielle #Tech
A WIRED review of permits for data center projects using natural gas and linked to OpenAI, Meta, Microsoft, and xAI shows they could emit more than 129 million tons of greenhouse gases per year.
Relocalisation, transformation de la lagune en lac… Une étude publiée dans « Scientific Reports » explore quatre scénarios pour tenter de sauvegarder la cité de la submersion. Mais son paysage actuel ne pourra pas être intégralement préservé, quelle que soit la trajectoire de réchauffement.
Rouage essentiel du climat mondial, l’AMOC, qui contribue aussi à maintenir des pluies dans les tropiques et à stocker du CO₂, pourrait s’affaiblir de 51 % d’ici à 2100, selon une nouvelle étude française.